Le sénateur Patrick Brazeau remet ça. Après l'échec de son projet de loi, visant à apposer des étiquettes d'avertissement concernant le cancer sur les canettes et les bouteilles d'alcool, lors des dernières élections, Brazeau l'a réintroduit en début d'année et tente de rallier suffisamment de soutien de ses collègues sénateurs. faire adopter le projet de loi par le Sénat.
Brazeau, qui a longtemps lutté contre l'alcoolisme, affirme que l'alcool « détruit des vies » et il est déterminé à tout faire pour dissuader les Canadiens d'en consommer. Cela passe notamment par l'utilisation de données trompeuses qui exagèrent l'impact extrêmement marginal d'une consommation régulière d'alcool sur le risque de cancer.
L'impact est si minime qu'il se réduit à une simple erreur d'arrondi. Les données du Centre canadien sur les dépendances et l'usage de substances montrent que la consommation de deux boissons alcoolisées par jour augmente le risque de cancer de 0,0099%.
Ajouter un avertissement relatif au cancer sur les canettes et les bouteilles d'alcool ne ferait rien d'autre que distraire et induire les consommateurs en erreur et rendent extrêmement difficile l'évaluation du risque relatif.
Obliger les producteurs à apposer un avertissement sur leurs canettes et bouteilles est également un manque de respect envers notre culture. Quand les politiciens parlent de consommation d'alcool, ils aiment imaginer des piles de canettes de bière grotesques s'empilant lors d'un match de hockey, mais la réalité est bien plus complexe. La bière, le vin et les spiritueux font partie intégrante de notre patrimoine culturel. La brasserie Molson Coors a été fondée en 1786 et est donc 81 ans plus ancienne que la Confédération elle-même. En Colombie-Britannique, certains vignobles produisent sans interruption depuis les années 1920, avec leurs marques et logos d'origine. Les recouvrir d'un avertissement sanitaire semblable à celui des paquets de cigarettes reviendrait à dévaloriser ce patrimoine.
Et que diront les partenaires commerciaux ? Si la législation sur l’étiquetage des risques de cancer n’a pas abouti au sein de l’Union européenne, c’est parce que des pays viticoles comme la France s’y sont fortement opposés. L’idée que le Château de Goulaine, dans la vallée de la Loire, qui produit du vin dans le même type de bouteilles et avec les mêmes étiquettes depuis mille ans, doive ajouter un avertissement relatif au cancer pour satisfaire le Sénat canadien, est non seulement absurde, mais pourrait bien enfreindre l’accord commercial CETA entre l’UE et le Canada.
Comment les Canadiens réagiraient-ils si les bouteilles de sirop d'érable arboraient un avertissement du type « La consommation excessive de sucre peut causer le diabète », accompagné de l'image d'une personne amputée des pieds ? Ou encore, que diriez-vous si les produits laitiers canadiens devaient ajouter la mention « La consommation excessive de produits laitiers peut causer l'indigestion » à côté de l'indication « 100% Lait canadien » ?
La législation sur l'étiquetage des avertissements sanitaires sur l'alcool n'est pas la théorie de la pente glissante ; elle prouve que la pente glissante engendrée par les avertissements sur les paquets de cigarettes est bien réelle. De même que de nombreux produits alimentaires sont considérés comme nocifs pour la santé, on argumentera qu'ils devraient être étiquetés. Une multiplication des étiquettes entraînera une relativisation du risque : après tout, aux yeux du consommateur moyen, si les cigarettes, l'alcool et les bonbons sont cancérigènes, les cigarettes peuvent-elles vraiment être si dangereuses ? À condition, bien sûr, que les consommateurs remarquent l'étiquette. Une étude de 2017 utilisant la technologie de suivi oculaire a révélé que seulement 60 % des consommateurs étaient conscients des avertissements sanitaires existants sur l'alcool. Les auteurs concluent que même si ce nombre atteignait 1 000 %, « la simple connaissance ne permet pas d'évaluer l'efficacité des avertissements sanitaires, car l'attention n'est pas portée systématiquement ». Autrement dit, voir un avertissement des milliers de fois ne garantit en aucun cas qu'on y prêtera attention.
Il faut saluer le courage de M. Brazeau d'avoir vaincu ses problèmes d'alcool et de drogue. Toutefois, la malheureuse expérience d'un sénateur ne justifie pas que le Canada adopte une politique insensible aux réalités culturelles, susceptible de mécontenter nos partenaires commerciaux et d'induire les consommateurs en erreur. Les sénateurs devraient examiner le projet de loi de M. Brazeau pour ce qu'il est et voter contre s'il est mis aux voix.
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